L’amour de moins en moins rose

Il existe plusieurs types d’amour, celui éprouvé pour notre grand-mère, pour notre meilleur ami, le caissier à la pharmacie (ben quoi, pour les gens qui ont l’amour facile, comme moi…) mais le vrai, le grand, c’est lequel déjà ? Qu’est-ce que l’amour au 21ième siècle, sinon qu’un passe-temps dont de plus en plus de gens se lassent ?

Chacun d’entre nous nourri une liste de buts à atteindre, de choses à accomplir, de rêves un peu fous mais réalisables. Qu’elle soit mentale ou accrochée sur le réfrigérateur, on souhaite en secret avoir une bucket list de vie avec plein de gros crochets en bold, qui symboliseront une vie réussie, bien garnie. Je me demande quel but figure le plus souvent sur les listes imaginaires des gens, quels accomplissements occupent les têtes : conserver ses amis du secondaire le plus longtemps possible (ou le contraire), être le premier à le trouver, le vrai sens de la vie, se construire une cabane dans l’bois ou en Gaspésie, être davantage en harmonie avec ce qui nous entourent… Des options aussi nombreuses que les efforts que nous ferons en vain.

La quête ultime, celle que certains redoutent, ou finissent par oublier en enchaînant les saisons trop occupées, n’est-elle pas de trouver quelqu’un avec qui passer ces trop courtes années ?  Trouver la bonne personne, celle qui nous supportera et dans le meilleur des cas, nous aimera, aussi, le plus longtemps possible. Cette personne, qui fera de nous quelqu’un d’encore plus vivant, celle à qui seront dédiées chacune de nos respirations prochaines; on la cherche inconsciemment pratiquement toute notre vie, de façon plus soutenue par moments. On trébuche quelques fois sur des gens qui étaient à premières vues parfaits pour le poste, celui de faire battre notre coeur toujours un peu plus fort. Cependant, ces gens seront maladroits, agaçants à la longue et n’auront pas les yeux assez brillants, finalement. On les aura aimé tout de même un peu, ces cobayes du grand amour. Comme on aime la tarte au citron, de temps en temps.

Tout comme le citron, l’arrière-goût amer est ce qui restera imprégné dans nos souvenirs, le dernier regard, les reproches livrés style on-se-fout-des-voisins, les yeux rougis, le vase préféré de grand-mère qui vole en éclats et tout le tralala… À bien y penser, on ne reprendra pas une deuxième part de si tôt ! (Et admettons le, nos standards auront forcément évolués avec les années, ce qui rend nos premiers amours aucunement éligibles pour une révision  du potentiel amoureux.)

Et les autres eux, on se rend compte qu’ils ont tous des allures de desserts qui n’apporteront que des regrets.

On espère tous, un jour, arriver à aimer quelqu’un correctement. Avec les attentes qu’on a appris à se créer, nos routines respectives, la pression de nos grand-mères et de la société, malheureusement ce sera rarement possible. On aime bien sûr profiter des premiers effluves  d’un nouvel amour, mais tôt ou tard, il vient inévitablement un point où l’on craque, “ C’était pas un bon choix aqua et vert lime pour la salle de bain, ni avec toi que je voulais la partager, désolé chéri ! “ On réalise qu’on ne comprend pas pantoute ce que l’autre veut et que ce qu’on voulait nous, eh bien c’était plus que ça. On se dit que plus jamais on ne remettra tous nos espoirs, nos projets d’avenir, notre coeur, en quelqu’un qu’on ne connait pas vraiment, après tout. Si on regardait plus loin qu’une face pas pire pis deux ou trois intérêts communs peut-être qu’il y aurait plus de probabilités positives de trouver le bon, ou du moins quelqu’un qui saura agencer les couleurs mieux que le précédent…

Malgré les mises en garde qu’on se fait à soi-même, à chaque fois que notre coeur chavire, c’est la galère, on ne sait jamais à quoi réellement s’attendre, on ne voit que le beau, et on se dit que le reste ça importe peu. On skippe le livret d’instructions pour ensuite se demander pourquoi ça ne fonctionne pas. Apprendre à connaître quelqu’un, ça prend du temps, et ce temps, on préfère le passer à faire d’autres choses plus excitantes qui requièrent beaucoup moins d’activité cérébrale… Quelques mois plus tard, si on est chanceux, on se réjouira de ne pas avoir gaspillé notre temps à échanger des mots de plus de quatre lettres, trop souvent. On se dira qu’on a fait le bon choix, mais dans la vie, on est rarement chanceux.

Après les échecs, les faux espoirs, les coups de foudre et les coups de vent, on se rend compte que l’amour n’est que de la poudre aux yeux. C’est clair maintenant, jamais on ne trouvera l’âme soeur. J’ai envie de dire qu’il faudrait apprendre à mieux gérer nos sentiments, de façon rationnelle; bien entendu, sentiments et rationalité ne vont pas exactement ensemble. L’amour ce n’est pas logique, la vie non plus. Les gens oublient souvent qu’il ne suffit pas d’aimer, il faut avoir la volonté, à deux, d’avancer, de créer quelque chose de bien, d’évoluer côte-à-côte sans jamais oublier pourquoi un jour, on a cru bon de s’embarquer la dedans, la vie à deux. Et surtout, ne pas oublier qu’on a déjà osé rêver en couleurs, au grand et à l’ultime.

Je ne démissionne pas de l’amour (c’est la St-Valentin quand même, essayons de conserver un peu de magie), mais bien de la façon dont on le perçoit, de ce qu’il projète. Le concept comme il nous est présenté depuis notre petite enfance ne fait pas état de l’incapacité, maintenant très répandue, des gens à s’engager, à faire des efforts. L’idée elle-même est bien claire, nous devons l’adapter, trouver comment elle pourrait prendre forme dans nos vies de tous les jours sans perdre de son charme. Il faut soit arrêter de croire au grand amour et se résigner aux amourettes cinématographiques, soit le considérer autrement. Et peut-être aussi lui donner du temps… Je ne dis pas de papillonner ici et là parce que c’est tout ce qui semble rester, ni de renoncer aux contes de fées (ça honnêtement, un peu). Mais bien de ne pas s’étonner lorsque l’amour ne tient pas ses promesses. Dans la vraie vie, on peut attribuer plus de similitudes entre 1.  L’amour et une chanson crève coeur d’Adele, qu’entre 2. L’amour et une adaptation du film Cendrillon, il va falloir se l’avouer un jour.

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Ça s’appellerait Huis clos (si Sartre avait pas pris de l’avance)

Il y a le salon et tout ce qu’il contient. Ce cadre sur le mur. Un tissage de Bambi en pourriture. Nous le contemplons longuement. Absolument captivés par ce cadre sur le mur. «J’aime beaucoup cette toile» «C’est de la pulpe, c’est ça ?» «De la pulpe ? Qu’est-ce que tu veux dire ?» «Ben je veux dire de la pulpe…» «Non, c’est tissé. C’est un tissage» «Je vois mal, j’ai pas de lunettes, je suis vraiment due pour qu’on m’ausculte l’œil. Ça se dit pas, hen, se faire ausculter les yeux?» «On dit examiner, me semble. C’est un examen de la vue.» «En tous cas, c’est bien fait, l’orignal mort. Même si c’est pas de la pulpe».

De nombreuses guitares sont maintenues en équilibre précaire sur le sofa. Elles reposent contre le mur décoré de l’animal aux yeux clos. Il y a aussi une table tournante qui joue des airs masqués par la pluie qui martèle le dehors.

Il semblerait que chaque partie du mobilier s’est enregistrée, accrochée à de la paroi cervicale; en réclamation d’une séquence descriptive. Ça fait partie de l’histoire, maintenant, tous ces meubles qui meublaient…

Je ne me souviens pas du tout de ce qui tournait et tournait sur la table tournante. Je vois ce garçon répéter plusieurs fois la même manœuvre : Ouvrir la vitrine, agripper l’aiguille, changer de piste. Je ne me souviens pas la musique.

Le bruit des fuites du ciel, en même temps que la fraîcheur de l’automne en amorce, s’infiltre insidieusement par la fenêtre restées ouvertes. Sur la commode, des gants de travail et des lunettes fumées qui ne racontent rien. (Absolument rien). Ils étaient là et ça suffisait.

Ensuite, Il y a dans cette pièce trois personnes. Prises séparément. Nous trois. À prendre chacun dans son espace. Tentant d’établir un semblant de lien.

Une table de salle à manger marque le centre de la pièce et, attablés là, comme de pauvres humains qui apprivoisent leur toute nouvelle promiscuité , nous faisons dans de la discussion creuse. «Tu fais quoi dans la vie?» «J’étudie en scénographie. Je compte aller en art pour parfaire tout ça. Je m’intéresse à l’éclairage, j’ai quelques projets mais c’est flou. Toi ?» «Je viens pas d’ici. Je suis à Saguenay, en réalité. Actuellement, je fais beaucoup d’effort pour toute scraper là-bas.» «Pour ‘ne pas’ tout scraper là-bas ?» «Le contraire» «Je comprend pas.» «Y’a pas grand chose à comprendre. Tu as quel âge ?» «26 ans» «Tu me semblais plus jeune» «Toi, t’as quel âge?» «22 ans. Un bébé».

Les répliques de chacun se confondent en un tourbillon dans lequel on ne distinguerait aucun personnage. Dialogue sans chaleur. La caméra en plan fixe sur du décor. Un silence. Des silences partout, on aurait dit. Des blanks pour alourdir l’atmosphère. Je m’imagine assez bien des pensées en bulle de comic strip au-dessus des cheveux de pigmentation différente. Ou je me dis qu’on pourrait sous-titrer tout ça.

Ce serait cinématographique. Ce serait du film d’ambiance. Bill Murray dirait oui pour un rôle.

C’est le festival des regards flous qui ne tiennent pas à s’attarder trop longtemps sur un seul visage, On trouve le moyen de se jeter des coups d’œil successivement mais, le point de fuite revient toujours. Je fouille le sens. Je ne vois ni bulles de comic strip ni de sous-titres. Bill Murray est pas là.

Sous la table, il devrait y avoir un tapis à motifs qui, pour l’heure, trouve sa place à sécher sur le garde du balcon. Celui-ci est perceptible depuis la fenêtre vers laquelle mon regard ne cesse d’être happé. Un tapis amoché, tout comme nous, par les festivités de la veille. Les murs sont blancs sales, ils expriment leur vécu, en désespoir de cause. Le plancher de bois est bel et bien de bois fait. Je me rappelle l’impression collante qu’il laissait sur mes bas de laine, la vieillesse évidentes des lattes, leur unicité frappante.

Des blagues. Je crois pas avoir été si touchée par le plancher sur le coup…

«C’est quoi ton nom de famille?» «(…) et ça prend deux n…» «J’en connais une qui va se faire facebooker». Échange de gêne en forme de sourire. Dans un coin, une lampe immense et beige agrémente plus ou moins le tout. Une de ces lampes improbables s’apparentant aux casques qui servent à la mise-en-pli chez le coiffeur. Je suis prise de l’envie d’aller me mettre la tête en dessous pour vérifier si c’est une lampe ou un séchoir ou les deux mais exerce ma concentration sur la scène. Savoureuse scène. Cette fille au bout de la table, ce garçon à l’autre extrémité et moi au milieu. Position qui me ressemble.

Confondue. Mitoyenne. Entre les deux. Je suis balance. Astrologiquement parlant.  «J’ai voulu faire ça aussi, étudier en art. Mais j’avais le sentiment que ça m’apporterait pas grand chose de poursuivre» «Ah oui ? T’as fait combien de temps ? Un an ?» «Moins d’un an, en fait. C’était masturbatoire, je trouve. C’était comme si j’arrêtais pas de me masturber.» «Moi, j’aime ça… me masturber ? Je me masturberais souvent» «Oui bon c’est pas que c’est déplaisant, la masturbation… mais un moment donné tu te dis que tu pourrais faire ça chez vous tsé…»

Nous buvons notre café bien noir. Chacun à sa tasse devant lui qu’il porte à sa bouche quand bon lui semble et ça devient une chorégraphie intéressante quand les gestes se restreignent à ce mouvement lent du bras qui se rend lentement jusqu’aux lèvres. Ben ben lentement, on aurait dit. Nous buvons. Du café filtre, du café noir. Fait sur mesure pour les matins en prolongation.

J’ai remarqué nos déplacements. Cette mise en scène somme toute banale avait un certain charme. Après avoir bien passé une demi heure sans remuer ou presque, Mademoiselle L’oiseau sort de table pour rejoindre le sofa aux guitares et s’y love; les jambes repliées sur la poitrine, en petit bonhomme, en cheveux courts dans la face, en legging, en fatigue. Elle semble déjà endormie, c’est de la feinte réussie. Le beau garçon vague, pour sa part, ne quitte pas sa chaise. Pas une fois il ne bouge. Cloué là, il tente de disparaître en se plongeant dans ses messages sur de l’intelligence de cellulaire. Il se tourne vers la table tournante dont le disque tourne, tourne et tourne. Il a cette attitude du gamin qui se glisserait bien sous la table pour se dégager du monde des grandes personnes, un gamin qui ne sait plus où se mettre. Mon café n’est plus qu’une tasse vide, il faut faire quelque chose.

Je me lève, donc, et me planque dans les toilettes, rabat le siège et assise là, je nous vois bien comme il faut emprisonnés dans ce moment, avec la lucidité de le vivre là exactement. Je nous vois et je suis prise de soubresauts. Entre le rire et la dégueulade, je choisis le rire. C’est plus heureux. Elle, moi, lui. Moi, lui, elle. Dans cette pièce, il y a nous trois et cette rencontre, qui n’aurait jamais du arriver, s’est produite. À la manière d’un théâtre russe.

Six mois se passent… et je me dis encore qu’il faudrait raconter cette histoire… Ça viendra bien.

 

– j.b